François était le chanteur du groupe Snipers, l'autre formation originaire de la Côte d'Or qui a marqué l'histoire du rock français. Vingt ans plus tard, il revient à notre demande sur ces années, en commençant par l'origine de son groupe.
- Comment en vient-on à faire du rock et même à monter un groupe, quand on sort de l'adolescence dans la France du début des années 80 ?
Je me suis retrouvé à Dijon en 1976. Je n'y connaissais personne. Grâce à mon grand frère et à quelques copains de ma ville précédente (Toulon), j'écoutais du rock. Je suis entré en fac de droit, repaire de BCBG et de post soixante-huitards. Après quelques mois de déprime, je me suis aperçu que dans le grand amphi de première année, il y avait quelques têtes qui avaient l'air aussi égaré que moi. Au bout de quelques temps on a commencé à se parler et à refaire le monde ensemble: Olivier, Michel, Marc et surtout Lou qui était en sciences-éco (pas son vrai nom, mais il aime tellement Lou Reed qu'il a adopté son nom et l'a fait inscrire sur tous ses papiers officiels).
On a formé en 78 un premier petit groupe, puis un autre, et un autre, ils duraient 3 ou 6 mois, en changeant un coup le bassiste, un coup le batteur, sans jamais jouer en public.
A Dijon, à l'époque, le seul point de rencontre des rockers, babas, intellos, artistes et tout ce qui n'était pas bourge, c'était "Les doigts dans la tête", une librairie alternative (sûrement la seule de la région) située en face de la fac de lettres.
La librairie est devenue aussi galerie d'art contemporain, puis on m'a demandé de créer un rayon disques. C'est là que j'ai rencontré Antoine / Tony Truant, début 79. Il m'a dit qu'il jouait dans les "Black Spiders" et on a décidé de faire les Snipers ensemble. On avait chacun un ampli Vox AC 30, c'est dire si ça a été le coup de foudre ! 6 mois plus tard on faisait nos premiers concerts, avec Marc à la batterie et Jup' à la basse. Fin 79, on a joué au festival d'Auxonne, où les Dogs étaient tête d'affiche. Antoine a réussi à faire le rappel avec eux. C'était son rêve. Quelques mois plus tard il partait à Rouen rejoindre les Gloires locales. Un peu déprimé j'ai joué ici et là (notamment avec les Lady X) mais quand Antoine m'a présenté en 81 des copains à lui, les Ambulances, des vrais rockers (Fred, Fred et Gilles), je les ai rejoints tout de suite. On a joué de plus en plus et de mieux en mieux (à mon avis) et, avec l'accord d'Antoine qui voulait me consoler de son départ à Rouen, on a repris le nom de Snipers qui, de l'avis unanime, sonnait mieux. On a enregistré une maquette 4 pistes chez Lou avec 3 morceaux dont "At the Rat" de Willie Loco Alexander.
J'ai réussi à donner une cassette à Willie Loco en personne, qui jouait en avril 82 au Printemps de Bourges. Il a trouvé notre bande rigolote et l'a faite écouter à Patrick Mathé et Louis Thévenon de New Rose, à qui ça a plu. Ils nous ont signés, on s'est retrouvés en studio en octobre 82 et voilà comment on a pu faire trois LPs, deux singles et deux tournées (une avec les Real Kids, une avec les Rythmeurs) entre 83 et 86. Là, ce serait une autre histoire à raconter.
Et dans votre région plus particulièrement, est-ce qu'il y a eu un grand mouvement rock à cette époque ou est-ce que vous étiez assez isolés ?
En 1979, quand on a vraiment commencé à sortir de la cave et jouer, on se croyait - ou plutôt on se voulait - seuls, géniaux et incompris mais en fait les groupes sortaient de partout, y compris en Bourgogne. Pendant à peu près 5 ans, ça a été une époque vraiment intéressante où il y avait en même temps de la rivalité, de l'émulation et de la solidarité. Best faisait chaque mois une page "le Rock d'ici" et Rock'n'Folk avait ses "Télégrammes" donnant des nouvelles de tous les groupes français.
Je me souviens qu'il se passait à peu près la même chose dans de nombreuses villes comme Bordeaux (la bande à Snapshot et les groupes commençant par "St") , Toulouse (le fanzine "Nineteen"), Lyon (Electric Callas, Marie et les Garcons - Starshooter était devenu national) le Havre (Little Bob - Roadrunners) ou bien sûr Rouen (faut-il les citer?).
Les groupes de notre coin se sont mis plusieurs fois ensemble pour organiser des festivals locaux (à Dijon, Auxonne, Besançon, Chalon sur Saône, Clermoulin...) où tout le monde jouait. Je crois qu'on a fait une des premières éditions des Eurockéennes de Belfort.
Les groupes bourguignons dont je me souviens le mieux étaient les Vinyl Junkies (de Dijon comme nous), les Dee Dee's (de Besançon), les Moiss' Batt (d'Auxonne, éphémères mais rigolos), of course les Tango Lüger de Beaune, menés par JL Taccard "le Kaiser" qui a plus tard joué dans les Vietnam Veterans (avec Jup' le premier bassiste des Snipers) et a maintenant un studio d'enregistrement, récemment fréquenté par Antoine / Tony Truant.
Plus loin en Franche Comté, il y avait les Jungle à Ferraille et les Infidèles, mais on ne se connaissait que par personnes interposées.
Mais bien sûr, les plus proches, c'étaient les Calamités... On a répété ensemble, joué ensemble, on s'est prêté nos instruments (c'est même Fred, notre batteur, qui joue sur " je suis une calamité "), on a partagé nos accordeurs, nos voitures et roulé ensemble en camionnette, etc.
On les a rencontrées grâce à Antoine, en 81. Il était déjà à Rouen avec les Gloires locales mais revenait fréquemment en Bourgogne. Il connaissait les Calamités et les a amenées à un concert des Snipers "deuxième époque" (c'est à dire avec Gilles, les deux Fred et moi). On se connaît maintenant depuis 22 ans...