Snipers Gill Dougherty a connu les Calamités au début des années 1980, alors qu'il était lui-même une figure du rock français dans le Sud-Ouest. Il a notamment partagé avec elles deux moments privilégiés :

"- Le 6 avril 1985, alors qu'elles jouaient à Livinhac-le-Haut, j'avais déjà sorti un maigre 45 tours intitulé "Moi Je Doute / Fric Frac Noise", bien loin en réalité de la musique que j'aimais. Peu importe ! A l'issue de leur concert et à l'invitation du public et de l'organisateur de l'affaire, je me suis fendu de cinq morceaux armé de la Télécaster et du Marshall d'Isabelle.

Je connaissais les Calamités depuis déjà un certain temps, à Toulouse où elles comptaient un nombre non négligeable de supporters. En ce qui me concerne, elles étaient surtout des copines; j'aimais le fait qu'elles ne se prennent pas au sérieux. Je sortais alors avec Clotilde, une copine de Caroline. A l'époque, on ne disposait pas de tous les moyens techniques qui permettent aujourd'hui d'enregistrer ses propres maquettes chez soi. J'utilisais donc un 2 pistes à bande Akaï, en "son sur son", pour ceux pour lesquels cela évoque quelque chose. Ainsi, à l'occasion d'une visite de Caroline, nous avions adapté vite fait ce petit duo inachevé, reprise du Let Her Dance de Bobby Fuller par Jezebel Rock paru sur la compilation Romances 85."


- Quel a été ton parcours personnel et musical jusqu'au milieu des années 80 ?

J'ai commencé à jouer en groupe en 1978. Je gratouillais déjà gentiment depuis quelques années. L'arrivée du rock français (Bijou, Téléphone, Starshooter et les autres) a été le déclencheur. Ca tombait bien, c'était l'adolescence, on se cherchait une personnalité entre Higelin et AC/DC , le punk est arrivé pour nous tirer de ce dilemme. J'étais plutôt blouson clouté, chaînes, santiag', tête de mort, pistons croisés. Je fréquentais les Teddy boys, je portais la croix de Cochran. Un cauchemar pour les parents...
Forcément, au début, on avait les cheveux un peu trop longs. On a commencé par raccourcir les franges. Puis, on a fouillé dans les greniers, nous en avons sorti de vieilles vestes, des cravates rayées, des collants panthère... On a compris rapidement le symbole de l'épingle à nourrice. Une capsule de Coca, ou de Valstar pour faire un badge, et c'était bon : on était punks !
Il ne restait plus qu'à trouver une guitare... C'est un pote de lycée, batteur tendance Stones, qui m'a donné ma première guitare. Une copie Strato sans marque. Un coup de laque rose et un micro Dimarzio Télécaster, et roule... Le batteur n'est jamais venu à la première répétition, du coup, le guitariste est devenu batteur, et je suis devenu le guitariste chanteur de Lipstick en 1978, trio punk. Ampli Emthree 40W, fuzz intégrée, basse et ampli Morris, batterie pourrie. On a tous commencé pareil. Les groupes n'étant pas faits pour durer, j'ai ensuite rejoint les Lords qui étaient déjà 4 en 1980. Problèmes d'ego : on s'est à nouveau retrouvés à 3. Nous avons enregistré 3 titres (Prédestiné, Annabelle et Moi je Doute) au studio Deltour de Georges Baux. Il est ensuite devenu mon producteur.

Dougherty en 1984 A partir de 1982, j'ai commencé à me produire sous mon nom en vampirisant des formations existantes. J'ai ainsi croisé les Diam's, les Evadés d'Alcatraz. Le bassiste chanteur de ce dernier groupe est celui qui m'aura supporté avec patience le plus longtemps puisque nous avons joué ensemble jusqu'en 1988. Un record tout à son honneur ! Le problème a toujours été côté batteur... à moins que ...
Plusieurs groupes se sont succédés, avec des noms du genre Dougherty et les 45 trs, Dougherty et les Vicomtes, Dougherty et les machins, Dougherty et les trucs, puis, Dougherty tout court... Plusieurs séances de studio aussi (Envie de Tuer, Interdit de Séjour, Mr Dupond) chaperonnées par Daniel Seff (?). En 1984, le disque chez Reflexe / Pathé Macaroni (Moi Je Doute / Fric Frac Noise) avec cet escroc de Patrice Fabien auquel je garde malgré tout une tendresse particulière... Ce type était fou : on l'a retrouvé un matin, endormi sur la console, le nez dans le cendrier. On dormait dans des sacs de couchage, au studio. Je reverrais Patrice aujourd'hui avec beaucoup de plaisir. J'ai totalement négligé cette aventure... Honnêtement, je m'en foutais. Ceci dit, j'aurais préféré laisser un vrai disque de rock.

En 1986, je crois, j'ai entrepris de faire chanter les voix féminines toulousaines, de tenter des duos. Il y a ainsi eu ma copine (de mémoire) Kélou, égérie punk toulousaine pour une reprise des Météors (Island of Lost Souls) enregistrée rue des Etoiles. Ma copine Kélou, un peu paumée, et tellement tendre. Il y a eu Monique, chanteuse des Queen-Bees pour une compo qui est depuis devenue La Femme Araignée sans avoir gagné quoi que ce soit à l'arrangement booggie, puis Bénédicte pour une valse très lyrique, Babeth, douce amie de comptoir à la gouaille nantaise, pour une version déchirée de Lili Marlène, Marie Alcaraz "Ici Paris" pour une compo bien peu aboutie dont elle s'est satisfaite... Voilà ! Voilà !... Ca pourrait continuer, mais il n'y aurait plus grand chose à dire ensuite....
Entre temps, il y a eu aussi d'autres séances de studio, composition de génériques-radio (Dooggie Bop, La Vie Sans Toi, Mais Ne Reviens Jamais, Où étais-tu ?...), des fers croisés avec des groupes amis... La vie, quoi !

- A quoi ressemblait le milieu du rock toulousain à l'époque ? Et quels étaient ses liens avec ceux de villes comme Bordeaux, Nice, Rouen ou Dijon ?

A la fin des années 70, le rock français sortait de l'influence (hard) du progressif et du blues. A Toulouse il existait des groupes de "vieux", comme Banlieue Grise et autres Taxi Blues (enfin... plus vieux que nous ! ) qui reprenaient Hendrix, Status Quo, Deep Purple. Ces types savaient jouer...
Lorsque le Punk est arrivé, ceux là ne se sont pas reconvertis. De nouveaux groupes de lycées sont apparus, par exemple, les Fils de Joie (Je me souviens fort bien d'Olivier débarquant d'Australie les cheveux long au Henné...Hé, Hé ! Il recrutait à la sortie du Lycée Pierre de Fermat et fourguait un truc qui rend idiot...), les Lords (Nounours, Mougeot, Morback, Christophe), Lipstick (Biberon, Olivier et Moi), Classé X (Bleck le rock, Alain, Philippe, Petit Serge...), les Diams (Le Zgab qui vote Non, Batteur, Jazhbul...), les Misérables (Gros Serge, Pierre, Dédé, les deux bassistes...) et les Surrenders (Michel, Lolo, François, Batteur encore), les Boom-Boom (Jérôme...) plus tard... On jouait mal, mais on n'avait pas de complexes.

Petit à petit, le paysage s'est diversifié. Nineteen est apparu, et les groupes qui n'existaient que dans leur garage ont commencé à se faire un nom. Le circuit des bars s'est créé. On mélangeait allègrement punk et pub-rock, comme partout ailleurs. D'autres sont arrivés, tels que les Little Helpers (Jeannot, Dominique, Joe...), Rock-Urgence(Patrick, Petch, Philippe, Nicolas), les Boy-Scout, les Shifters (Alain, Zara, Jérôme), puis la new-wave, avec son lot de groupe froids.... Mais, c'est une autre histoire. Le rock toulousain doit tout à Nineteen et à Hervé du Bikini... Je tiens à ce que ce soit dit.
Il y avait aussi le Boulevard du Rock, puis, le Café Soluble, et bien d'autres encore. Ce sont ces gens là qui ont créé et entretenu les liens entre les villes et leurs groupes respectifs, Batmen, Saigneurs (sha-la-la-la-lee), Snipers... Il faut se replonger dans les archives...

- Te souviens-tu de l'apparition des Calamités dans ce paysage ?

Snapshot(s) Je me souviens des Calamités par la compilation Snapshot. Très clairement, ce n'est pas le rock qui m'intéressait. Je ne vais pas te dire que cela a été un choc. C'était, certes, agréable, mais je versais dans des choses plus brutales, ou plus travaillées parfois. Outre les groupes références (Clash, Ramones, Pistols, Jam, Feelgood...), j'adorais Link Wray et Chris Spedding. Ceci dit, j'avais des copines, les Queen-Bees, qui faisaient dans le girls-band guitares aigrelettes.
Quand les Calamités ont débarqué à Toulouse, à l'initiative de Nineteen, elles sont devenues des copines.

Je ne peux pas dire que j'ai eu avec elles des relations régulières. Je n'ai aucun souvenir de M..., le batteur pinardier. Les filles étaient gentilles et un peu timides. C'est le souvenir qu'elles m'ont laissé. Isabelle était grande et un peu distante, mais je pense que ce n'était qu'une apparence (Je me souviens de son sourire lorsqu'elle m'a poussé sur cette scène ou je n'avais rien à faire. Elle m'a laissé sans hésiter sa Telemark et son Marshall à Livinhac : concert de larsen assuré. Tele / Marshall n'ont jamais vraiment fait bon ménage), Caroline était jolie et réservée, plutôt que timide. Je ne sais même pas comment nous sommes arrivés à enregistrer ce morceau. Cela s'est passé chez Jérôme, guitariste des Shifters, chez lequel je squattais souvent. Je me souviens mieux d'Odile, à laquelle il m'est arrivé de téléphoner pour discuter de tout, de rien. Je crois qu'elle était la plus accessible, la plus rigolote. Mais tout ça, ce sont de vieux souvenirs. Il me manque peut être des détails.

- Comment t'es-tu retrouvé sur la scène en 1985 à Livinhac-le-Haut à la fin du concert des Calamités et des Queen Bees ?Concert de Livinhac

A Livinhac, j'accompagnais les Queen-Bees en bon copain. Nous avions un bassiste et un batteur en commun. Je venais de sortir mon disque (Ca me fait toujours bizarre d'appeler "ça" mon disque), et j'avais déjà une réputation sur la région. J'avais été sélectionné pour Bourges et décliné l'invitation, ce qui avait interpellé les organisteurs de l'époque. 500 bornes dans un bus pourri pour aller jouer sous la pluie avec des groupes de cold-wave, merci bien !... Je n'ai jamais eu le moindre regret. Ils nous ont attendus à l'arrêt de bus.
Fredo, l'organisateur de Linvinhac était un mec chaleureux et hilare. Il m'a demandé de monter sur scène. Les Calamités ont accepté. Isabelle m'a même un peu poussé. J'ai monté le son du Marshall et j'ai du faire cinq morceaux (Fat-Bob-Baby, Envie de Tuer, Le Chemin...). Le premier rang a reculé... Fredo voulait me payer tellement il était content (d'avoir fait reculer le premier rang ?). J'ai refusé, of course.. Il m'a rempli le Perfecto de canettes... C'est un truc que je pouvais accepter. J'ai toujours aimé parcourir la France pour rencontrer des gens sympas. J'ai du voir ce mec qu'une fois : je m'en souviens encore... C'était vraiment un mec sympa !

- Avec les moyens de l'époque, tu avais enregistré plusieurs duos restés inédits avec des chanteuses, dont un avec Caroline (Ne Joue Pas). Comment vous est venue l'idée de cette reprise et que comptiez-vous en faire ?

Caroline n'est pour rien dans l'initiative. Il n'a jamais été question pour moi de faire quoi que ce soit de ces duos. C'était purement anecdotique et expérimental. La maquette de Ne Joue Pas a été enregistrée chez Jérôme Estèbe, alors Guitariste des Shifters, à Toulouse, probablement à la fin de 1985. Le petit synthé que l'on entend est un orgue "Bontempi" qui comportait juste assez de touches pour une seule main.
Ceci dit, j'ai eu l'occasion de faire écouter Ne Joue Pas à Georges Baux, mon producteur, un jour ou il me livrait un Fender Rhodes à la maison. Je me souviens de son expression, il a dit spontanément : "ça va faire un carton". Caroline s'était déjà évanouie en Angleterre avec son amoureux célèbre ; pas de moyen de la joindre... ou alors, je ne l'ai pas assez cherchée.Dougherty en 1986
On a essayé de trouver une autre chanteuse à petite voix. J'en ai essayé plusieurs. Il y a même eu une séance de studio pour retrouver le son du Bontempi à 10 sacs. Mais bon... Le fun, c'est le fun... Ce n'était pas fait pour être vendu. Les questions d'argent m'ont toujours pourri l'existence...

- 20 ans plus tard, qu'es-tu devenu et quel regard portes-tu sur cette période ?

20 ans plus tard, j'ai toujours 20 ans... Déjà, on pose ça !... Je n'ai aucune envie de jouer avec des vieux, j'ai trop de souvenirs de jeune. J'ai toujours toutes mes guitares, et quelques autres encore, et je me dis que cela pourrait me repiquer sans crier gare. Ce matin, j'ai branché un Marshall et une Flying V. Ca sonne encore. J'écoute ce qui se fait et j'apprends avec plaisir que les gamins refourguent leur matos techno. J'ai toujours mon Akaï 2 pistes. Je repense souvent à mes copains de l'époque et c'est toujours avec plaisir que j'en retrouve quelques uns. Pour certains, c'est à la vie à la mort (Michel, Lolo, Domi, Tatane, Benoît, et quelques autres... mes potes du coeur profond). Internet facilite bien les choses. Parfois, le choc est dur, parce qu'ils n'avaient pas vraiment envie de me revoir, pas vraiment envie de se montrer... Parfois, malheureusement, on les comprend. Un de ces jours, j'appellerai Odile Tiens ! C'est l'occasion... Peut être aujourd'hui... Putain (auto-palpe, auto-palpe...) ! Je suis vivant !


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