La férule de Marcelle porte ses fruits. Caroline à
la basse, Isabelle et Odile aux guitares, accompagnées par leur nouveau
batteur Michael "Mike" Stephens (qui a succédé à un
certain Watson) enregistrent en novembre 1983 pour le label indépendant
New Rose
fondé en 1980 par Patrick Mathé et dont le catalogue voit
rapidement se côtoyer les Calamités, les Snipers et d'autres
groupes-phares du rock français de l'époque. De l'album, sorti en 1984 et intitulé " A bride abattue", est extrait un 45 tours comportant en face A le titre vedette " Toutes les nuits" (complainte rock de la fiancée d'un somnambule) et en face B leur unique composition en anglais, "Behind Your Sunglasses" (l'histoire d'une barmaid à l'amour finalement récompensé).
Parmi les neuf titres du 30 cm on trouve, outre les deux
pré-cités, des reprises de standards anglo-saxons ("The Kids Are Alright", "With A Boy Like You", et les irrésistibles machines à danser "
You Can't Sit Down" et "Teach Me How To Shimmy") alternant avec des chansons originales du trio burgonde : "
Le supermarché", récit d'une virée en grande surface comme seule distraction
d'une jeunesse désœuvrée, ou encore "Nicolas", portrait d'un adolescent entièrement soumis à une maîtresse
implacable qui s'avère au dernier vers être sa guitare.
La pochette, illustrée d'une série de photos en noir et blanc délicieusement rétro, joue habilement sur le côté "années 60" de la musique des Calamités.
Dès la sortie du disque, Les Calamités passent
à la télévision, dans l'émission "Jour J", présentée
par Michelle Duncan et Christophe Bourseiller. La presse salue leur opus
vinylique et même Télérama y consacre un article.
Invitées de Jacky dans "Platine 45" (une autre émission télévisée spécialisée
dans la musique de jeunes, tous les mercredis sur Antenne 2), nos trois héroïnes
vont jusqu'à se maquiller le nez en rouge pour rendre hommage à
la tradition viticole de leur région d'origine. "Et qu'est-ce que
vous faites comme
études ?" leur demande l'animateur.
"Langues" dit Caroline. "Médecine" ajoute Odile. "Lettres"
répond Isabelle.
"Et pourquoi avoir appelé votre album A
bride
abattue ?" demande-t-il.
"Parce que ça" dit Odile, en tirant sur le haut de
la manche du chandail d'Isabelle pour dévoiler son épaule -
totalement dépourvue de bretelle.
Une explication et un sous-entendu qui auront complètement échappé au label américain Posh Boy, qui diffuse leur album aux Etats-Unis sous licence de New Rose. Après s'être fait traduire l'expression "A bride abattue" sans y trouver de véritable sens, ils choisissent tout simplement de la supprimer de la pochette et de transformer le nom du groupe en The Calamities, pour éviter les problèmes de prononciation. C'est donc sous ce nom anglicisé que le groupe reste connu outre-Atlantique.
Dans la foulée un deuxième disque suit, qui
ne comporte que quatre titres : "Pas la peine" et "C'est embêtant", des compositions de facture classique des Calamités, où
il est question de petit ami collant et de ragots de surprise-parties, mais
aussi le standard "Boy from New York City" et son adaptation par Augier-Petit-Repolt, intitulée "
Le garçon de New York", dans laquelle on peut entendre
ces vers admirables :
Quand tu m'as dit "Je t'aime"
Ce fut la fin du Carême
Depuis que tu es mon amant
C'est tous les soirs le Ramadan.
En 1984 toujours, elles font les chœurs sur "Down at Lulu's", un titre des Dogs, un groupe de Rouen emblématique du rock français depuis les années 1970. Simple renvoi d'ascenseur puisque Dominique, le chanteur des Dogs, jouait de l'harmonica sur "Behind Your Sunglasses". Les Calamités elles-mêmes sont désormais un élément incontournable de la scène rock française, dont elles sont le seul groupe féminin reconnu au niveau national et même au-delà des frontières. Même si la French touch fait souvent ricaner à l'étranger, elle se caractérise, chez elles en particulier, par des textes français qui résistent bien mieux à la lecture que leurs équivalents anglais, et par une interprétation à la fois brute et légère.
De plus en plus demandées sur scène depuis la sortie de leur album, les Calamités ne donnent cependant qu'un nombre limité de concerts, dont un au Rex Club de Paris le 27 avril 1985.
Mais bientôt il est temps de mettre de côté
les guitares et de reprendre les études.